Dans notre bulle

Nous sommes descendus dans un hôtel improbable. L’hôtel a été construit sur un versant rocheux par un homme qui a peaufiné son oeuvre avec le temps. Une série d’étages de béton construits au fur et à mesure des années, reliés par des escaliers et des couloirs irréguliers, et ouvrant tous sur une terrasse, un balcon, une galerie donnant sur la montagne et une vue vertigineuse sur les lointaines plaines du sud. Les fresques au murs, les chambres aux couleurs éclatantes, les aquariums remplies de carpes, les lumières et le mobilier sont d’un goût étrange et mal assorti. Pourtant, l’hôtel est agréable, spacieux et la vue suffit à vous distraire pendant des heures avec un bon livre et un jus d’ananas, de citron vert ou de mangue frais. En aval, la route descend du village le long des ravins jusqu’à la vallée en contrebas. Des bus et des camions rampent lentement sur la route étroite qui monte vers Ella.

Nous avions prévu d’y rester 5 jours en pensant pouvoir rayonner tout autour avant de redescendre vers le Sud. Mais les routes de montagne demandent trop de temps et rendent Arthur malade. Quant à moi, je suis terrifiée à chaque virage malgré l’expérience et la prudence de Benny, notre chauffeur. Nous sommes donc isolés dans les montagnes Sri Lankaises, en dehors du temps, dans notre bulle.

Nous faisons une sortie la journée, déjeunons au village et rentrons dîner à l’hôtel le soir avant que la nuit. tombe. Le personnel de l’hôtel est aux petits soins et notre serveur attitré ne sait plus que faire pour faire plaisir aux enfants. Frites au petit déjeuner, glace au dessert, pas vraiment très équilibré mais comment refuser toutes ces attentions. Tout pourrait être idéal mais la tension monte entre l’Ukraine et la Russie. Nous sommes là sur les flancs d’une montagne à écouter les écureuils et profiter de la douceur du soir alors que la Russie attaque l’Ukraine.

Le Sri Lanka est une des destinations préférées des Russes. Nous en croisons beaucoup et c’est assez étrange au vu des circonstances. Tous les regards des occidentaux se tournent immédiatement vers eux lorsqu’ils les entendent parler russe. La cohabitation devient difficile entre eux et le reste du monde. Les russes, ne semblent pas encore préoccupés par la situation. Pourtant au fur et à mesure des jours, les choses semblent changer. Après les montagnes et le parc national d’Udawalawe où seule la nature nous entoure, nous rejoignons la côte sud. 

Je lis un graffiti sur un mur “Stop the war, stop Russia” alors que nous empruntons le sentier qui mène à la petite plage appelée Secret Beach. Une petite plage paradisiaque bordée de cocotiers et protégée par des rochers sur lesquels les vagues se brisent avant d’atteindre la plage. Compte tenu du petit nombre de touristes qu’on y trouve, Secret Beach a miraculeusement conservé son statut. Sri Lankais, Américains, Européens et Russes profitent ensemble des eaux turquoises de cette plage paradisiaque. Pourtant, nous ressentons aussi le malaise ici.

Et puis à Galle, une ville du Sud du Sri Lanka à forte influence néerlandaise, portugaise et anglaise. Nous nous baladons entre les anciennes maisons coloniales de la ville fortifiée et en profitons pour acheter quelques souvenirs de ce beau pays. Exténués par la chaleur, Jurgen et les enfants se réfugient à l’ombre d’une bijouterie. Le propriétaire est dehors et nous explique qu’en ce moment 90% des touristes sont russes. Les Sri Lankais ont besoin du tourisme et la fuite des touristes russes est redoutée. Effectivement, alors que nous nous installons face à la mer dans un café pour déjeuner, un couple de russe avec deux enfants se dispute. L’argent ne sort plus du distributeur. Les banques russes sont en difficulté. L’actualité nous rattrape.

Nous sommes partis depuis deux mois maintenant, et nous voyageons dans une sorte de bulle temporelle, touristique, sanitaire et familiale. Nous n’avons pas toujours accès à internet ni aux informations et petit à petit cela nous intéresse moins de savoir ce qui se passe en Europe et dans le monde. Nous vivons notre aventure. Les rencontres, les expériences sont aussi riches en informations et nous donnent un autre point de vue sur le monde. Nous découvrons d’autres réalités qui touchent les gens ici.

Sur la route de Galle, nous nous arrêtons pour visiter un refuge pour tortues de mer. Les tortues sont soient victimes des sacs en plastique qu’elles confondent avec des méduses, des filets en nylon des pêcheurs ou encore des produits chimiques qui endommagent leurs carapaces. Nous le savions mais voir des tortues victimes de notre pollution et des hommes est autre chose. Anna décide de faire une vidéo pour sa classe et leur parler des tortues et des dangers du plastique. Les tortues blessées ou malades y sont recueillies et soignées. Des œufs sont collectés sur la plage pour donner plus de chances aux petites tortues. Selon les espèces, seulement 5 à 15 % des œufs éclosent et seuls 5% survivront. Les tortues ont bien besoin d’un petit coup de pouce. Elles sont nourries et soignées pendant 3 semaines et une fois suffisamment fortes, relâchées dans l’océan. Anna et Arthur ne résistent pas devant ces mini tortues qui se débattent dans leur mains pour retourner à l’eau. Dans un autre bassin, une tortue d’environ 5 ans flotte dans un des bassins comme un canard de bain. Impossible pour elle de rejoindre les autres tortues au fond de l’eau. Elle a mangé un sac en plastique qu’elle a confondu avec une méduse. Le sac en plastique est le Covid de la tortue. Les poumons sont endommagés et elle n’a plus assez de force pour plonger. Si elle reste en surface, sa carapace se dessèche et elle finit par mourir. 

Plus tard, en route vers notre hôtel situé à Kalutera, au sud de Colombo, Benny nous fait remarquer les files d’attente toujours plus longues de voitures et de camionnettes aux stations-service. Ce n’est pas nouveau. Nous avions commencé à voir des files de voitures aux stations-services dès Ella en raison de la pénurie de diesel que le pays subit. Le manque de devises étrangères et le ralentissement du tourisme assèchent le pays et l’économie. Plus de tourisme, plus de dollars injectés dans l’économie, plus de pétrole. Mais les files sont désormais interminables. Sur des feuilles blanches A4 à la pompe, il est écrit à la main : PAS DE DIESEL. Pourtant, les gens font la queue, espérant obtenir quelques litres de carburant lors de la prochaine livraison. Ils passent la nuit dans leur voiture ou leur van devant la pompe. De nombreuses personnes dépendent de leur véhicule pour leur revenu. Les bus, minivan de touristes encore peu nombreux, n’ont pas besoin de ça. Heureusement, les taxis, appelés ”trois roues” ou “tuk-tuk”, ne souffrent pas. Ils fonctionnent à l’essence et il y en a encore. Benny, lui aussi, est inquiet car, lentement mais sûrement, la jauge du carburant se rapproche du rouge.

Heureusement, Benny a pu trouver de l’essence et nous conduire à notres destinaion finale au Sri Lanka, Kalutera, à 50 kilométre au sud de Colombo. Nous sommes désormais à la fin de notre voyage au Sri Lanka. Nous “bullons” au bord de la piscine en préparant la prochaine destination, le Cambodge. Nous nous envolons dans 2 jours et il est temps de s’y mettre. “De tous les pays, c’est le Sri Lanka que je préfère”, me dit Anna. “C’est tellement beau ici”.

Ce pays a pourtant beaucoup souffert ces dernières années avec le tsunami, le terrorisme, la grippe aviaire et maintenant le covid. Mai cette jolie île au large de l’Inde dans les eaux chaudes de l’océan indien que les baleines, les dauphins, les tortues visitent depuis toujours a tellement à offrir. C’est juste une question de temps et les touristes reviendront.

L’actualité nous rattrape et les enfants sont désormais accrochés au journal pour enfants pour lire les nouvelles sur l’Ukraine. “C’est complètement stupide de tout détruire en Ukraine” nous dit Arthur. “Il est bête Poutine. Il va devoir tout reconstruire après”.

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