Abbey et les junior rangers

J’ai commencé à lire Désert Solitaire, par hasard, lorsque nous étions à Oman. La beauté et la justesse des descriptions de désert m’ont touché et m’ont mis l’eau à la bouche. Et nous y voici enfin, parcs nationaux du Sud-Ouest des États-Unis. Des étendues arides, des milles feuilles de roches colorées, et rien à perte de vue sauf quelques mesas, hoodoos, spire, finns, canyons, terrasses… De nouveaux mots que j’avais découvert avec Abbey et dont je prends désormais la mesure. Abbey décrit son livre comme une évocation, un poème. Je serais bien incapable de décrire la beauté, l’immensité, la fragilité du désert comme lui l’a fait. 

Le premier parc national que nous visitons est Joshua Tree. Sa végétation unique avec ses arbres de Josué, cactus, yuccas et agaves qui nous font forte impression. Nous enchaînons sur le célèbre Grand Canyon. Notre Lonely Planet nous décrit le Grand Canyon à peu près ainsi : peu importe les photos, les films ou autres descriptions que vous aurez vu avant d’arriver, rien ne vous peut vous préparer à cette vue vertigineuse de plus de mille mètres sur le Grand Canyon formé pendant plus de 7 millions d’années par le Colorado.

Depuis le South Rim, bord sud du canyon, nous sommes effectivement bouche bée devant ce dénivelé de plus de 1750 mètres de haut. Suivront ensuite au fil des jours le Lake Powell et ses canyons inondés, Zion et son Oasis au cœur de mur de roches entourés de désert à faire rêver tout cowboy, Bryce et ses totems de pierre rouge dressés comme une forêt de pierre, Kodachrome et ses pierres de grès rouges arrondis par le vent et la pluie, Grand Staircase-Escalante et ses étroits Peek-a-Boo et Spooky canyons où l’on se faufile en espérant que cela passe, Capital Reef avec ses pétroglyphes au pied des immenses mesas qui nous font sentir si petits, Natural bridges et ses ponts naturels formés par les rivières, Monument Valley où notre guide navajo nous fait découvrir les trésors cachés des monuments de pierre emblématiques et enfin, le pays d’Abbey, Canyonlands et Arches.

Pendant trois semaines, nous voyagerons avec notre camping-car dans toutes les directions à travers les États de l’Arizona et de l’Utah. En chemin, nous rêvons pendant des heures et des heures en regardant les paysages défiler. Des routes droites qui disparaissent à l’horizon avec des nuages blancs qui s’amoncellent au-dessus d’elles et des paysages invraissemblablement beaux.

« Est-ce qu’on va voir les rangers ? », demandent les enfants en premier lorsque nous arrivons dans un parc. Ils sont intrigués par les rangers, les gardes forestiers qui sont responsables de la préservation et de la protection du parc. Nous bombardons le ranger de questions : Qu’est-ce qu’il ne faut pas manquer ? Quelles randonnées sont adaptées aux enfants ? Y a-t-il des dangers dont nous devrions tenir compte ? Quelles sont les plus belles promenades.  Anna et Arthur sont de vrais randonneurs. Ils marchent pendant des kilomètres sur les sentiers, cherchent les “kern” en pierre qui nous indiquent la bonne direction et s’amusent sur et entre les rochers. Certains parcs sont comme un vaste terrain de jeu.

Anna et Arthur sont d’ailleurs devenus des Junior Rangers ! Ils arborent fièrement les badges de junior rangers qu’ils ont reçu à Canyonlands et Arches et ont même prêté serments devant les rangers de protéger les parcs nationaux. Avant le départ en randonnée, ils passent en revue la liste des choses que nous ne devons pas oublier dans nos sacs à dos. De l’eau, au moins un litre par personne, des lunettes de soleil, une casquette, de la crème solaire, une couche supplémentaire de vêtements, une carte, des jumelles, une boussole et suffisamment de nourriture, de préférence des fruits et des en-cas salés. Nous cherchons des randonnées stimulantes d’une demi-journée ou parfois d’une journée entière. Dans les parcs américains, vous pouvez aisément choisir votre niveau de difficulté. Aujourd’hui des routes parcourent la plupart des parcs pour le plus grand bonheur des visiteurs qui peuvent contempler le spectacle en voiture ou en s’arrêtant sur les parkings aménagés. Ou bien il y a un service de navette qui vous y emmène. De nombreuses personnes ne prennent plus la peine de sortir de leur voiture, et encore moins d’aller sur les chemins.

Abbey se retournerait dans sa tombe s’il voyait ça. Il avait raison, les parcs ne doivent pas se visiter en voiture. Il aurait voulu préserver ces endroits des hordes de touristes et des automobiles. Il voulait que les parcs restent des domaines préservés des automobiles. « Sortez de vos voitures! » leur aurait probablement crié Abbey.

Bien-sûr tous les américains ne sont pas comme ça. Nous croisons aussi ces fous de nature sauvage qui dorment sous les étoiles, qui descendent dans les entrailles des canyons pour toucher la nature brute et sauvage qui survit au cœur des parcs. Comme ça, au milieu de nulle part surgit un homme portant sa fille de 4 ans. Il la hisse hors d’une crevasse. « We made it! » lui dit-il. Il nous explique que c’est Black Cave en bas et que plus loin il y a le Finn Canyon. Il semble complètement fou. Puis nous recroisons Keyvan que nous avions croisé deux jours plus tôt à Canyonlands où il avait planté sa tente sur un promontoire au bord du Canyon, et préparait son repas. Désormais aux Arches, il avait passé la nuit au cœur du parc dans un étroit canyon pour contempler les étoiles. Dormir dans un parc est difficile. Il faut un permis pour dormir dans la nature ou une place au campground tenu par les parcs nationnaux. Habituellement, la plupart des campings sont réservés des mois à l’avance mais ce soir nous avons de la chance et nous pouvons dormir dans le parc, au cœur de la nature. Après avoir fait griller des marshmallows autour du feu de camp, nous essayons de retrouver le peu d’étoiles que nous connaissons. Mais il y a trop d’étoiles dans le ciel du désert. Nous sommes perdus.

Nous sommes souvent arrêtés par des curieux qui nous entendent parler ce drôle de melange de francais et neerlandais, que nous appelons avec un certain sarcasme ‘’fruntch’’ « D’où venez-vous? » « Quels parcs avez-vous visité? » Nous échangeons les tuyaux et les randonnées à faire. Cela a pour conséquence de rallonger la liste des parcs que nous visitons. Grand Staircase Escalante, Kodachrome, Canyonlands….

Et pourtant il y a encore plein de parcs que nous n’avons pas pu visiter. Trop loin, … « It’s all about choices » répondons nous quand on nous demande si nous avons fait telle ou telle randonnée. On ne peut pas tout voir. On peut simplement effleurer la beauté de chaque parc. Comme à Kodachrome que nous avons visités à cheval. 

« What is your favorite parc? », nous demande-on souvent. « Joshua Tree » répond Jurgen, « Bryce Canyon » répond Arthur et pour moi et Anna c’est Grand Staircase-Escalante. Chacun a son préféré, celui qui représente une certaine idée de l’ouest sauvage, du désert, de la beauté… Finalement, je comprends ce qu’Abbey écrit. Il est impossible de décrire le désert comme il est impossible pour un pêcheur de remonter toute la mer dans son filet. Nous avons déjà vu tant de parcs, de déserts, de rochers, de canyons. Notre camping-car est plein de sable rouge du désert. Un sable fin qui s’incruste partout. Nous n’avons pas encore croisé de serpents à sonnette mais nous savons qu’ils ne sont pas loin, comme les lions du désert dont nous croisons les traces près de notre camping aux Arches.

Il est temps de remonter vers le nord et de voir d’autre paysages. Avant de quitter Arches les enfants choissisent une mascotte pour la suite du voyage. Un ours noir en forme de sac à dos. Comme pour toutes les autres péluches il lui faut un nom. On l’appellera…

 Abbey!

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